Il existe un péril singulier dans l’instant où chacun soupire d’aise en même temps. Ce moment précède presque toujours la faute suivante. Et il est en train d’advenir. Dans une douzaine de capitales, la même conclusion confortable durcit : l’Iran est brisé, l’axe est épuisé, la longue épreuve s’achève. La tentation se comprend. Après des années de guerre, de missiles et de deuil, qui ne voudrait croire que la menace porte enfin une date de péremption ?
Mais désirer une chose et l’emporter sont deux gestes distincts, et c’est dans l’écart qui les sépare que tout se décidera.
L’Iran et le réseau qu’il a patiemment édifié pendant quarante ans ont été gravement affaiblis. Ils n’ont pas été vaincus. Confondre l’un avec l’autre est aujourd’hui l’erreur la plus coûteuse, et c’est précisément vers elle que la lassitude nous pousse. Disons-le sans détour, contre un commentaire convenu qui s’obstine à l’atténuer : il ne s’est jamais agi d’une querelle entre deux camps équivalents. D’un côté, une démocratie souveraine, dotée du même droit que toute nation à protéger ses citoyens. De l’autre, un régime qui a fait de la destruction de cette démocratie un objectif déclaré, un principe d’organisation, un produit d’exportation. Renvoyer ces deux réalités dos à dos n’est pas de l’équilibre. C’est une faillite du jugement.
Commençons par ce qui se prouve, car un argument privé de preuve n’est qu’une humeur endimanchée. Les dégâts infligés au programme nucléaire iranien sont documentés, et non simplement allégués. L’Institute for Science and International Security, organisme indépendant qui déchiffre l’imagerie satellitaire plutôt qu’il ne récite les éléments de langage officiels, a établi qu’au moins six sites liés au nucléaire avaient été frappés durant la deuxième phase de la guerre de 2026, neuf peut-être ayant été touchés1. De nouvelles frappes ont marqué le centre Shahid Meysami, près de Téhéran2. L’imagerie a relevé des points d’impact aux abords du complexe de Bouchehr3. À Ispahan, où repose une large part de l’uranium enrichi iranien, des entrées de tunnels ont été obstruées de terre et laissées intactes4. À ceux qui balaient la campagne comme un théâtre, les clichés répondent sans ambages. Ce fut une démolition, et elle fut bien réelle.
Reste qu’il faut nommer celui qui en a payé le prix. C’est Israël qui a engagé ses pilotes, ses renseignements et sa crédibilité pour affronter un régime que l’Occident préférait gérer à distance prudente. L’observation n’a rien de sentimental. Elle est stratégique. Une démocratie comme Israël qui a porté le fardeau d’une menace commune, pour bien plus qu’elle-même, a gagné mieux que de la gratitude : une voix décisive sur la suite, et la légitimité d’exiger que des acquis chèrement payés ne soient pas bradés à une table de négociation.
L’honnêteté commande pourtant la phrase la plus rude, celle que les tours d’honneur escamotent. Raser un bâtiment n’éteint pas un programme. On ne bombarde pas un savoir, et l’on ne sait jamais avec certitude où un stock a pu être déplacé sans bruit. L’Institut lui-même situe la suite du côté de la vérification et de la non-prolifération, non des lauriers5. Les dégâts sont attestés ; leur caractère définitif ne l’est pas. Les régimes qui ont traversé la guerre, les sanctions et la révolution ne renoncent pas à leurs ambitions parce que leurs centrifugeuses ont été ensevelies. Ils attendent. Téhéran a toujours été un élève patient, et la patience est la seule ressource dont une autocratie blessée ne manque jamais.
La vraie question n’est donc plus de savoir avec quelle force le coup a porté, mais à quoi sert la discipline qu’exige la suite. Une thèse circule parmi les stratèges israéliens : Washington serait passé de la victoire par la force à la victoire par l’usure — isoler Téhéran, resserrer l’étau, prolonger les pourparlers jusqu’à ce que l’épuisement arrache ce que les armes n’ont pu obtenir. C’est une lecture d’analyste, non une doctrine publiée ; le comportement y est, au mieux, compatible sans en faire la preuve. Mais les signes de tension s’accumulent : le régime rationne l’eau et le carburant, ferme des puits, exécute ses opposants à un rythme sinistre. Une révolution qui rêvait de s’exporter peine désormais à tenir ses propres rues.
Ce à quoi servent vraiment les corridors
Pour voir où tout cela mène, cessez de fixer le front et regardez la carte du commerce. Dépouillé du tumulte quotidien, le véritable affrontement porte de plus en plus sur les corridors, et non seulement sur les conflits.
Le corridor économique Inde–Moyen-Orient–Europe, lancé au sommet du G20 de 2023, relierait l’Inde au golfe, traverserait l’Arabie saoudite et la Jordanie, puis gagnerait Israël et la Méditerranée6. Trois piliers — transport, énergie, numérique — et, de fait, la réponse du monde démocratique aux nouvelles routes de la soie chinoises7. L’Atlantic Council estime qu’il réduirait les délais maritimes d’environ 40 % et dégagerait quelque 5,4 milliards de dollars d’économies annuelles sur le commerce Asie-Europe8. Son génie est géographique : il contourne entièrement l’Iran. Sa fragilité l’est tout autant — un déficit d’environ 5 milliards de dollars, concentré sur le tronçon central non bâti à travers l’Arabie saoudite, tandis qu’une route turco-qatarie rivale attend son heure9.
C’est ici qu’une lecture plausible de Donald Trump prend tout son sens, et elle est plus cohérente que ses détracteurs ne l’admettent. Le dessein n’est ni l’occupation ni l’idéologie. Il s’agit de replacer les États-Unis au centre du Moyen-Orient par une architecture commerciale et stratégique réordonnée — faire de l’Amérique le maître d’œuvre indispensable d’une région cousue de rails, de gazoducs, de fibre et de ports, plutôt que de garnisons. Dans ce schéma, la vraie question n’est pas seulement de contenir l’Iran. C’est de savoir qui détient la clé de voûte. Et la réponse, dictée par la géographie et non par le sentiment, c’est Israël.
Regardez la carte sans préjugé et la logique en devient presque embarrassante de simplicité. Un corridor qui draine le commerce indien et golfien vers l’Europe a besoin d’un débouché sûr, avancé sur le plan technologique, politiquement fiable, sur la Méditerranée orientale. Ce débouché, c’est Israël. Ses ports, ses voies ferrées, ses infrastructures de données, ses garanties de sécurité en font le pivot naturel où le corridor rejoint la mer et s’oriente vers l’Europe. Ce n’est pas une faveur que l’Occident lui accorde. C’est une fonction qu’Israël remplit pour l’Occident.
Pourquoi Ankara et Doha veulent une autre carte
C’est précisément ce que deux capitales ne peuvent tolérer. La rivalité des corridors n’est pas un thème secondaire de la lutte régionale. Elle est la lutte, menée par d’autres moyens.
La Turquie se rêve en pont eurasiatique, en sas par lequel les marchandises d’Asie devraient gagner l’Europe. Un corridor qui traverse le golfe et débouche par un terminus israélien est, vu d’Ankara, une route qui la contourne au lieu de la traverser. Le projet turco-qatari est la riposte : une carte tracée pour garder la porte de l’Europe en mains turques et reléguer Israël au rang de nœud négligeable. Les préférences de Doha pointent dans le même sens, vers un ordre moins centré sur l’intégration israélienne et plus accueillant à son propre parrainage de mouvements et de médias qui présentent Israël comme un intrus à gérer plutôt qu’un partenaire à bâtir.
Énoncées clairement, ces ambitions ne sont pas des complots ; ce sont des intérêts, et les puissances sérieuses les poursuivent. Mais leur direction commune pèse lourd, et il faut le dire sans ciller. Une carte qui marginalise Israël dans ces réseaux ne lui coûterait pas seulement du commerce ou du prestige. Elle réduirait un pivot à une impasse. Et un État repoussé au bord de la carte commerciale est un État préparé pour quelque chose de pire que l’insignifiance. L’isolement est la forme lente de l’encerclement, et l’encerclement, patiemment conduit, est la façon de détruire un pays sans tirer le coup décisif. Les mêmes adversaires qui n’ont pu briser Israël par le missile l’ont compris : redessinez les routes pour que l’avenir l’évite, et vous accomplissez par la cartographie ce que la force n’a pu obtenir.
La discipline du prolongement
Sur ce fond, la persistance des supplétifs prend tout son poids. Le Hezbollah a encaissé de rudes coups depuis octobre 2023, mais il reste soudé à l’État libanais, maître de sa base, tissé dans des institutions trop compromises pour le contenir. Le Hamas raconte la même histoire dans une autre tonalité : sa capacité militaire est éventrée, mais il gouverne encore par ses fonctionnaires, sa police, ses ministères. Le pouvoir qui passe par une bureaucratie survit à celui qui passe par des bataillons. Israël l’avait compris avant ses alliés. Un mouvement qui perd toutes les batailles peut régner sur le lendemain — et servir d’instrument local à une stratégie d’encerclement.
La retenue garde ici sa valeur. Certains proposent une prescription radicale : séparer la population de Gaza du Hamas par le déplacement, sur le modèle de l’expulsion de l’OLP de Beyrouth en 1982. La fermeté ne doit pas dégénérer en imprudence. Le transfert forcé de civils heurte de plein fouet le droit et les exigences qu’une démocratie sérieuse se doit à elle-même ; le baptiser « stratégie » n’y change rien. La cause d’Israël est la plus forte lorsqu’elle se tient aux principes qui le distinguent de ses ennemis.
L’affaire se résout en une proposition exigeante. L’Iran est étranglé sans être brisé. Ses supplétifs sont meurtris sans être déracinés. La phase militaire — spectaculaire, finie, satisfaisante — a acheté un levier, non une victoire. Reste le labeur ingrat de convertir un avantage fragile en ordre stable : un corridor bâti, financé, défendu, Israël fermement ancré à son extrémité occidentale. Dégrader Téhéran pour laisser ensuite Ankara et Doha redessiner la carte autour d’Israël reviendrait à gagner chaque bataille et à perdre la guerre qui compte.
Le danger n’a pas disparu. Il a changé d’habit — de l’ogive au tracé, du missile à la carte. Et l’Histoire se montre rarement clémente envers ceux qui ont gardé la forteresse pendant qu’on redessinait les routes autour d’elle.

Notes
Footnotes
- Institute for Science and International Security, « Comprehensive Analysis of Nuclear Facilities Targeted During the Second Phase of the Iran War », 7 mai 2026. ↩
- Institute for Science and International Security, « Imagery Shows New Damage to Shahid Meysami Research Center », 15 mai 2026. ↩
- Institute for Science and International Security, « Imagery Update: Projectile Impact Sites Identified Outside the Bushehr Nuclear Power Plant Complex », 10 avril 2026. ↩
- Institute for Science and International Security, « Imagery Update: Makeshift Roadblocks Installed in Front of the Esfahan Underground Complex Tunnel Entrances », 9 avril 2026. ↩
- Institute for Science and International Security, « The Iran Nuclear Deal the World Deserves Takes Us Back to the Basics », 14 mai 2026. ↩
- Afaq Hussain et Nicholas Shafer, « The India-Middle East-Europe Economic Corridor: Connectivity in an Era of Geopolitical Uncertainty », Atlantic Council, août 2025. ↩
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